Il est un rêve que Pierre le Grand, tsar de la sainte Russie,
n'a jamais accompli. Un rêve qui, aujourd'hui, peut devenir réalité:
relier Saint-Pétersbourg à Moscou sans obstacles, par voie navigable.
Carnet d'une croisière (1 966 km de navigation, à 25 km/h) réalisée en août-septembre 2000.
Saint-Pétersbourg
Capitale
de la Russie impériale, rebaptisée Leningrad de 1924 à 1991. Elle a
retrouvé son nom d'origine suite au référendum de septembre 1991.
Sortie de l'eau et de la boue du delta marécageux de la Neva par la
volonté de Pierre le Grand et de ses successeurs, dont Catherine II la
Grande, elle est plus que jamais une «fenêtre ouverte sur l'Europe»
selon l'expression du poète vénitien Algarotti.
Cette ville industrielle de 5 millions d'habitants, qui a joué un rôle
important dans la Révolution d'octobre 1917, a enduré 900 jours de
siège durant la Seconde Guerre mondiale et perdu 600 000 de ses
habitants sous les bombardements.

Aujourd'hui, la "Venise du nord" aux 64 rivières et canaux et aux 365
ponts apparaît dans toute sa splendeur de ville d'art et de culture,
avec en premier lieu son incomparable richesse architecturale, fruit
des talents croisés de nombreux architectes européens.
«Des quais de granit ont orné
La Neva. Et sur l'eau profonde
De superbes ponts sont jetés
Des jardins de sombre verdure
Donnent aux îles leur parure.
Et l'ancienne Moscou pâlit
Devant la jeune capitale;
Devant une veuve royale
La jeune reine resplendit.
Je t'aime, chef-d'oeuvre de Pierre;
J'aime cette grâce sévère,
Le cours puissant de la Neva,
Le granit qui borde sa rive,
Près des canaux les entrelacs
Des grilles, et les nuits pensives,
Leur ombre claire, leur éclat.»
(Pouchkine, Le Cavalier de bronze, traduction J.-L. Backès, L'Âge d'homme)
Le
musée de l'Ermitage regroupe le Palais d'Hiver, le Vieil Ermitage et le
Petit Ermitage. Il abrite 3 millions d'oeuvres d'art dont seulement (!)
60 000 sont exposées dans 400 salles. Des civilisations
protohistoriques et de l'art scythe aux Impressionnistes français, les
trois heures consacrées à la visite de ce patrimoine culturel sont
évidemment très insuffisantes. Il faudra revenir...
Les somptueuses collections de l'Ermitage ont commencé dès 1764 avec
les acquisitions faites par la Grande Catherine dans différentes
capitales européennes. Son choix était guidé par son goût du faste et
son attrait pour la culture, même si le marquis de Custine a prétendu
que la tsarine ne connaissait rien à l'art et à la poésie!
Catherine II, il est vrai, n'avait aucun attrait pour l'École
française, mais les 4 000 tableaux qu'elle a introduits dans son Palais
d'Hiver n'en étaient pas moins d'authentiques chefs-d'oeuvre issus des
peintures flamande et hollandaise. Il est par ailleurs exact qu'elle ne
se souciait pas de partager son bien-être («Seules les souris et moi-même admirons les oeuvres»).
Elle a eu toutefois le mérite de donner naissance à un fonds artistique
qui ne demandera qu'à s'enrichir, notamment après la Révolution de 1917
avec les collections de grands industriels russes (Choukine, Morozov,
Pavel...), et qui mettra l'Ermitage au rang des plus prestigieux musées
du monde.
La «route bleue»
L'itinéraire
de notre croisière nous conduit de la Neva à la Moskova. Il comporte,
sur une dénivelée de 162 mètres, le passage de 17 écluses: 2 sur le
Svir, 6 sur le canal Volga-Baltique, 1 entre le lac Blanc et la réserve
de Rybinsk, 1 pour le détour vers Yaroslav et Kostroma et 7 sur la
Volga.
Le Nicolas Bauman, notre fier et élégant bateau,
mesure 129 m de long, 13 m de haut et 16,7 m de large, cette dernière
mesure ayant son importance d'un point de vue technique et anecdotique
quand on saura que la largeur des écluses est de... 17 m! À
bord, la vie est ponctuée bien sûr par le passage de ces écluses, mais
aussi par des conférences sur l'histoire et la culture de la Russie,
des cours de langue russe, des ateliers de chant et danse, des
spectacles folkloriques, des
informations sur la navigation, la visite de la passerelle du
commandant, des soirées dansantes... et le farniente qui donne son
charme à toute croisière.
Au programme: trois lacs et une réserve
Bien qu'il détienne le record d'Europe dans sa catégorie (18 160 km²),
le lac Ladoga ne donne lieu à aucun arrêt. Il en sera de même pour le
lac Blanc. Par contre, sur le lac Onega atteint via le Svir, une visite
est programmée sur l'une des 1 300 îles: Kiji.
Quant à la réserve de Rybinsk, les Russes la doivent à Staline et à son
plan de la "Grande Volga". Commencée en 1932, la construction de ce
gigantesque réservoir de 4 500 km² fut terminée en 1942, en ayant
inondé entre-temps 700 villages. Côté main-d'oeuvre, pas de problème
pour l'"homme d'acier"! On la faisait venir du Goulag. Une centaine de
prisonniers politiques mouraient chaque jour sur le chantier, mais «les alternatives n'étaient pas discutées».

«La construction du réservoir a mis fin aux méthodes de transport
tsaristes, assurant que jamais plus "des hommes épuisés travailleraient
dur le long du chemin de halage, tirant sur la corde avec laquelle ils
remorquaient les barges lourdement chargées de leur maître". Mais tout
cela fut fait en remplissant des cimetières avec les petits-fils de ces
mêmes hommes.»La Russie par ses fleuves, 1996)
Sous leur teinte verdâtre due à la décomposition des forêts submergées,
les eaux du Rybinsk sont pauvres en oxygène, causant la mort d'une
multitude de poissons. Mais derrière cette catastrophe écologique, que
de mystères, que de drames ne recouvrent-elles pas!
«Matouchka Volga!» (Chère Mère Volga)
Fleuve mythique devant lequel Alexandre Dumas n'avait cesse de s'extasier («J'avais hâte de saluer Sa Majesté le Volga»), la Volga est longue de 3 690 km: record d'Europe!
Elle est l'artère navigable majeure de la Russie. Bien qu'elle soit
prise les trois ou quatre mois d'hiver par les glaces, elle assure plus
de la moitié du trafic fluvial russe pour le transport du bois, des
matériaux de construction et des produits pétroliers. Équipée de
nombreux barrages et centrales électriques, complétée par un
impressionnant lacis de canaux, elle est reliée aux cinq mers du pays
et est considérée à ce titre comme «la rue principale de la Russie».
D'où la ferveur populaire qu'elle suscite: «Qui a dit que la Volga entre dans la Caspienne? Non, elle entre dans mon coeur.»
Et l'écrivain Ievgenii Markov (début du XXe siècle) de surenchérir: «La Volga est la Russie elle-même, son peuple, son histoire, sa nature.»
Deux canaux
Le canal Volga-Baltique, entre le lac Onega et le lac Blanc, a été
ouvert à la navigation en 1964. Il a remplacé le Marinskaïa, construit
au temps de Pierre le Grand, qui comportait une succession très
complexe de canaux et écluses en bois. C'était l'époque des célèbres
bateliers de la Volga qui, en dépit de leur pénible labeur, ne
pouvaient empêcher de ralentir le voyage. Pas moins de trois mois
étaient nécessaires pour effectuer le trajet entre Rybinsk et
Saint-Pétersbourg.
Le canal de Moscou a représenté un exploit technique: 128 km de long, 5
années de construction (1932-1937), 200 millions de m³ de béton, 7
digues en béton, 7 digues en terre, 11 écluses, 8 centrales
hydroélectriques, 5 stations de pompage, 15 ponts, 2 tunnels, 1
terminal passagers, 1 pont marchand. Pour la main-d'oeuvre, une
nouvelle fois, Staline ne s'est pas embarrassé de détails: le Goulag a
fait l'affaire. Pourquoi se priver de bras qui ne coûtaient rien à
l'État?
Escales
Mandroga (sur le Svir): techniques de construction de datchas de luxe, artisanat local, musée de la vodka.
Kiji (lac Onega), merveille de la Carélie, est un musée de plein air de
6 km², célèbre pour ses constructions (églises, maisons, sauna,
granges) témoins de l'habitat rural russe traditionnel du Moyen Âge au
XIXe siècle. Particulièrement remarquable l'église de la
Transfiguration, entièrement construite en bois de sapin (pas un seul
clou dans les assemblages!) et à la toiture comportant 22 bulbes
revêtus de bardeaux en bois de tremble.
Yaroslavl: une des plus anciennes villes de Russie, fondée en 1010.
Kostroma: ancienne capitale du lin, interdite aux étrangers jusqu'en
1991. Elle était considérée au XVIIe siècle comme la troisième ville de
l'Empire, point de départ d'un important commerce avec le Moyen-Orient.
Mychkine (sur la Volga): village pittoresque réputé pour son musée de
la souris (amusant!) et son musée d'architecture de plein air. Au
marché, on peut acheter des confitures, du poisson fumé, des airelles,
des pommes et une foultitude de bibelots plus ou moins authentiques.
Ouglitch:
une ville «qui n'existe pas dans le présent», mais «qui vit dans le
passé». Son histoire est liée à celle d'Ivan IV le Terrible et de son
fils Dimitri. Ce dernier, sans doute assassiné sur ordre de Boris
Godounov, fut canonisé par l'Église orthodoxe et une église lui fut
consacrée: Saint-Dimitri-sur le Sang versé. Dans la même localité, une
colossale statue de Lénine domine la Volga. Face à quelque étonnement
manifesté sur le fait que cette statue soit toujours en place en
période de perestroïka et de glasnost, notre guide russe répond sans la
moindre hésitation: «Ce n'est pas possible de l'enlever, car elle fait partie de notre histoire et l'on ne peut effacer l'histoire.»
(Howard Shernoff et Tanya Samofalova,
Un «gros village chaotique»
C'est ainsi qu'a été dénommée la capitale russe (10 millions
d'habitants). Son métro est célèbre à juste titre. Plus jeune d'une
trentaine d'années que le bon vieux métropolitain parisien, il est
ponctué de stations qui sont de vraies merveilles d'architecture et
d'ornementation.
En à peine deux jours passés à Moscou, les impressions se bousculent,
parfois contradictoires. Le programme du séjour doit aller à
l'essentiel pour une première approche de l'éclectisme architectural de
la ville. Avec son harmonieuse place des cathédrales, sa tour d'Ivan le
Grand, son ancien palais des tsarines et son Grand Palais, siège actuel
de la présidence et du gouvernement, l'imposant Kremlin représente
assurément l'un des temps forts du voyage.
Bordée par l'église de Basile-le-Bienheureux, les galeries commerciales
du Goum, l'un des murs d'enceinte du Kremlin (avec le mausolée de
Lénine) et le musée d'Histoire, la place Rouge mérite également
beaucoup plus d'attention, d'un point de vue esthétique, que les sept
gratte-ciel staliniens disséminés çà et là dans la capitale.
Reste l'incontournable rue Arbat, le Montmartre local, là-bas aussi
très animé avec ses camelots, ses peintres, ses artistes d'un jour... À
compléter, si l'on dispose encore d'un peu de temps, par le merveilleux
musée Pouchkine et par une petite balade sur les rives de la Moskova.
Il
n'est pas impossible qu'après Saint-Pétersbourg, on aborde Moscou avec
une certaine appréhension: celle de retrouver, après la grâce et la
richesse de la capitale des tsars, l'ambiance plus pesante du magma
architectural que connaissent toutes les métropoles. En réalité, il
n'en est rien. La capitale russe surprend en bien, en beaucoup mieux en
tout cas que les idées toutes faites trimballées peut-être dans nos
bagages. Bien entendu, nul ne saurait avoir l'outrecuidance de résumer
en quelques mots une ville aussi complexe et contrastée. Mais il me
semble – simple impression avec ses limites et ses simplifications
hâtives – que le coeur de Moscou "vit" vraiment, alors que celui de
Saint-Pétersbourg est figé dans sa gloire d'antan, comme perdu dans son
incontestable prestige.
Est-ce le passé et le présent aux deux extrémités d'une même croisière?
Peut-être...
Ces deux capitales ne sauraient en tout cas être dissociées du coeur de
la grande et éternelle Russie. Ce sont deux villes-symboles. Deux
villes désormais ouvertes, accueillantes, chacune respectant sa propre
tradition, mais unies par un commun patrimoine culturel dont on ne
peut, au terme d'une croisière de dix jours, qu'entrevoir
l'extraordinaire richesse.
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