Inscrit
par l’Unesco sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité, le Canal
du Midi est la partie languedocienne du Canal des Deux-Mers. Il relie
Toulouse à Sète (étang de Thau), l’autre tronçon - le Canal latéral à
la Garonne - reliant Bordeaux à Toulouse.
La
vocation première de cette voie navigable était le trafic des
marchandises, mais l’évolution économique ainsi que la concurrence du
chemin de fer et du transport routier ont occasionné la
non-rentabilité de bateaux dont la capacité (150 tonnes) était limitée
par la longueur des écluses (30 m). D’où un arrêt total de ce trafic en
1990.
Le Canal du Midi n’en est pas pour autant condamné à
l’inactivité. Il contribue tout d’abord, pour la part qui lui revient,
à l’irrigation des terres agricoles. Cette fonction peut même être
prioritaire en cas d’extrême sécheresse. Par ailleurs, l’activité
touristique qu’il suscite est en plein développement : 400 bateaux
habitables sont loués aux touristes et vacanciers par 17 sociétés. La
capacité d’accueil de ces résidences secondaires est de 4 à 12
passagers, aucun permis de navigation n’étant nécessaire.
Au
chassé-croisé de ces embarcations louées par des particuliers, viennent
se joindre des bateaux à passagers pilotés par des professionnels :
péniches-hôtels, bateaux-restaurants, etc. La plaisance contribue
aujourd’hui au développement économique des villes et villages
riverains. En outre, le tourisme fluvial s’accompagne d’une
fréquentation accrue des chemins de halage par des randonneurs
pédestres, cyclistes ou équestres.

Un homme de génie
L’idée
n’était pas nouvelle, mais encore fallait-il savoir comment la traduire
dans la réalité. Ce que ni les Romains, ni François 1er,
ni Charles IX, ni Henri IV, ni Louis XIII ne réussirent à inscrire au
palmarès des prouesses techniques de leur temps, Pierre-Paul Riquet
(1604-1680) parvint à le réaliser, avec une audace qui, aujourd’hui
encore, peut laisser pantois.
De quoi s’agissait-il au fait ?
Dans
son édit d’octobre 1666, le roi Louis XIV exposait en ces termes les
motifs d’un ouvrage qu’il épingla, parmi tant d’autres, à un blason par
ailleurs déjà bien doré : « Joindre la mer Océane et la mer
Méditerranée par un canal de trans-navigation. Rendre le commerce
florissant, en évitant le détroit de Gibraltar, les pirates et la
flotte du roi d’Espagne. Donner aux provinces de Languedoc et de
Guyenne de plus considérables avantages. »
Ultérieurement, l’intérêt
économique du canal fut défini en d’autres termes : « Un cheval,
marchant au pas 10 heures sur 24, peut porter 100 kilos ; attelé à une
charrette, il peut transporter 1 000 kilos ; attelé à un bateau, il
traînera 60 000 kilos. »
Nommé en 1630 contrôleur des gabelles en
Languedoc, puis fermier général, Pierre-Paul Riquet eut fréquemment à
se déplacer dans le territoire que devait plus tard traverser le Canal
du Midi. Sa connaissance de la Montagne Noire lui permit notamment de
résoudre la difficulté sur laquelle avaient buté tous ses devanciers :
l’alimentation en eau du canal. Comment amener au point culminant de la
future voie navigable – le seuil de Naurouze, 191 m – les eaux qui
s’écouleraient ensuite, par biefs successifs, à la fois vers
l’Atlantique et vers la Méditerranée ?
Assisté du fontainier Pierre
Campmas et de l’ingénieur mathématicien François Andreossy, Riquet
proposa à Colbert sa solution : capter tout d’abord les eaux de la
Vernassonne, de l’Alzeau, du Lampy et du Rieutort pour les déverser,
par la "rigole de la Montagne Noire", dans le Sor au Conquet ; puis
récupérer les eaux du Sor au lieudit Pont Crouzet pour les diriger, par
la "rigole de la Plaine", au seuil de Naurouze, point de partage des
eaux. Le troisième élément de ce système fut la création du bassin de
régulation de Saint-Ferréol dont la capacité de 6 300 000 m3 permet
aujourd’hui encore d’alimenter le canal durant l’été.
Le génie d’un
homme avait donc réussi à transformer le rêve en réalité. Le 2 novembre
1665, une rigole d’essai était terminée : les eaux de la Montagne Noire
parvenaient à Naurouze. L’impossible projet commençait ainsi à prendre
corps. Il fallut encore attendre une quinzaine d’années pour voir
l’apparition des premières barques sur le "Canal Royal de Languedoc".
La Sécu avant la lettre
Commencé
en 1667, le Canal du Midi fut l’un des tout premiers chantiers de
travaux publics de l’époque dite moderne. 12 000 ouvriers, dont 600
femmes pour pallier le manque d’hommes, y furent embauchés. Pendant que
les hommes maniaient la pelle et la pioche, les femmes portaient
civières et paniers pour le déblaiement.
Les conditions de travail
étaient certes rudimentaires. Mais, on le savait, Riquet payait bien.
Qui plus est, les salaires étaient assortis de certaines clauses
révolutionnaires pour l’époque. À preuve cette annonce du 8 décembre
1669 : « On fait savoir à tous les travailleurs qui voudront s’engager
pour travailler au Canal de communication des Mers qui se construit en
Languedoc qu’il sera donné à chacun dix livres par mois, sans leur
déduire les jours de fête et les dimanches et les jours qu’il pleuvra,
qu’ils auront pour se reposer ; et que, de plus, il leur sera fourni
logement moyennant deux deniers par jour. Même ceux qui tomberont
malades seront payés pendant le temps de leur maladie comme s’ils
travaillaient. Et, pour faciliter ledit travail, il leur sera fourni
les instruments nécessaires une seule fois, lorsqu’ils s’enrôleront,
qu’ils seront obligés de conserver et de tenir en bon état… »
En mai
1681, Daguesseau, intendant du Languedoc, effectua une première visite
du canal. Celui-ci pouvait être ouvert à la navigation. Entre-temps, le
1er octobre 1680, Riquet disparaissait. Lui qui avait affirmé : « Il
faut achever l’œuvre ou mourir à la tâche » n’aura eu d’autre choix
dans cette alternative que celui fixé par le destin. Ses deux fils
prirent toutefois la relève pour mener à son terme, quelques mois plus
tard, l’immense chantier.
Patrimoine vivant
Il
fallut attendre près de deux siècles pour que le Canal des Deux-Mers
fût effectivement réalisé dans sa totalité. Le Canal latéral à la
Garonne, dont la conception remontait à Vauban, ne fut en effet
commencé qu’en 1838, pour être achevé en 1856. Mais, ironie de
l’histoire, dès 1857, une ligne de chemin de fer reliait également
Bordeaux à Sète. La concurrence, déjà, s’annonçait très rude. Pour
simplifier le jeu, la Compagnie des Chemins de fer du Midi prit en bail
le canal la même année. Autrement dit, il en jugulait les ambitions.
Finalement,
en 1898, l’État français achetait le canal, permettant par là le
maintien et le développement du trafic par voie d’eau.
Quant à la
suite, elle est connue. Les lois de l’économie ne laissèrent aucune
place à la poésie. La propulsion à moteur eut beau remplacer la
traction par chevaux ou mulets, le canal ne pouvait plus lutter à armes
égales avec les autres moyens de transport. Un inexorable déclin
s’annonçait. Seule restait une ultime fonction : le transport des eaux
d’irrigation.
Sur ce est advenu un classement au Patrimoine mondial
de l’humanité. Devenu site "culturel", le Canal du Midi est dorénavant
protégé. Mais l’organisme gestionnaire – les Voies navigables de France
– entend bien qu’il reste aussi « vivant et dynamique », tel un axe de
communication ouvert à tous. N’est-il pas, pour reprendre l’expression
de Vauban, « le plus beau et le plus noble ouvrage de cette espèce
jamais entrepris » ?
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