Il y a mille et une raisons de s’intéresser à l’Égypte. Et donc
de partir à la découverte de cette destination touristique qui n’en
finit pas de jouer les premiers rôles contre les vents et marées de
l’appréhension épisodiquement suscitée par les trublions de la sécurité
à l’échelle de la planète.
Quelle que soit la motivation justifiant notre intérêt pour ce pays à
nul autre pareil, l’Égypte se suffit à elle-même. Par-delà le temps et
nos frêles histoires passagères, elle s’impose à nous comme la "Mère du
Monde".
Pour quelle raison l'Égypte exerce-t-elle un tel pouvoir de séduction sur tous ceux qui l'approchent?
Bien sûr, nul ne peut rester insensible aux charmes de ce pays dont on
ne saurait trop vanter l'incommensurable richesse architecturale et
culturelle. Tout circuit touristique empruntant la vallée du Nil
englobe immanquablement – excusez du peu! - les Pyramides et le Sphinx
du plateau de Guizeh, la pyramide à degrés de Saqqarah, Louxor et
Karnak, la Vallée des Rois et la Vallée des Reines, Assouan, le site
d'Abou Simbel
dont les temples, construits par Ramsès II, ont été découpés en blocs
et remontés à soixante-quatre mètres au-dessus de leur emplacement
initial pour ne pas disparaître dans les eaux du lac Nasser.
«Entendre la voix des ancêtres»
Cette rencontre représente, pour qui a eu le bonheur de la vivre, un
moment inoubliable. Comment être blasé de contempler la pureté des
lignes de Khéops, Khephren et Mykérinos ? Ou encore le subtil
raffinement des traits et couleurs auxquels les artistes des dynasties
pharaoniques eurent recours pour graver sur la pierre les événements
majeurs de leur histoire ?
La réalité dépasse, ici plus qu’ailleurs, l’imaginaire. Les plus ou
moins vagues souvenirs d’un acquis scolaire, le déjà-vu-quelque-part et
la connaissance livresque se taisent pour faire place à l’émotion
discrète qui, soudainement, vous étreint. «Il me faut un silence absolu, affirmait Champollion, afin d'entendre la voix des ancêtres!»Parée
de tous ses atours qui contribuent à sa renommée et à son rôle unique
dans le concert des civilisations, l’Égypte, aujourd’hui comme hier,
s’identifie au mystère, à l’image des trésors archéologiques qu’elle
recèle dans le sol aride de son désert.
Nous pensions la connaître déjà, et voici qu’elle se dérobe à nos
souvenirs, à nos clichés, aux schémas dans lesquels nous tentions de
nous réfugier. Son passé fait partie de notre histoire, voire de nos
fibres les plus personnelles, mais nous le redécouvrons plus dense que
jamais, plus étrange également, tel un perpétuel défi lancé au temps.
Les
plus éminents spécialistes en égyptologie ont écrit des montagnes
d’ouvrages, tous plus savants les uns que les autres. Cela n’empêche
pas de nouvelles vagues d’archéologues sans frontières de continuer à
inventorier, avec une infinie patience et une non moins grande
compétence, les entrailles d’une terre qui n’a pas encore révélé tous
ses secrets. Avis aux amateurs ! D’autres Champollion ont encore de
beaux jours devant eux.
L' Égypte familière qui s'offre à nous, à nos regards, dépasse l'image
que nous nous en faisions. Elle n'est en rien assimilable aux contours
réducteurs d'une carte postale ou même de notre enthousiasme passager.
L'essentiel est de se laisser emporter dans un pèlerinage au-delà du
temps. L' Égypte n'a besoin d'interprète qu'elle-même. Elle ne se
laisse assimiler à aucun souvenir, à aucun discours. Elle se donne à
qui sait l'écouter, à qui sait vibrer au rythme de son âme.
On
peut se préparer à affronter le "choc des pyramides". Mais quand on se
retrouve au pied de ce que les bâtisseurs ont inventé de plus parfait,
les mots tout à coup sont infirmes pour traduire ce que l’on ressent.
La beauté ne se raconte pas, ne s’argumente pas. À la limite, elle ne
se décrit pas. Elle se cueille dans la spontanéité du regard. «Tout le monde tient le beau pour le beau, affirmait Lao-tseu, c’est en cela que réside sa laideur.»Aux portes de l'Orient
Aussi riche et glorieux que soit son passé pharaonique, ou encore celui
des cultures successives qu'elle a accueillies en inscrivant leurs
traces dans la pierre et les monuments, l' Égypte souhaite également
réserver à ses hôtes un autre visage: celui de la contemporanéité? Que
nous ayons tendance à confondre Aménophis IV et Ramsès II, ou encore
que nous mêlions les attributs d'Osiris et ceux d'Horus, personne ne
nous en tiendra réellement rigueur. Par contre, une autre certitude
s'impose: l' Égypte offre d'autres attraits "touristiques" dans le
sourire inaltérable de ses habitants, la chaleureuse atmosphère de ses
rues et de ses multiples commerces, la qualité et le professionnalisme
de ses structures hôtelières, bref! son authentique sens de
l'hospitalité.
Bien entendu, débarquant au Caire ou dans n'importe quelle ville de
Moyenne ou Haute-Égypte, on entre de plain-pied dans la civilisation du
bakchich (pourboire),
du marchandage, de la débrouillardise, de l'inflation du verbe. Mais
toutes ces moeurs, parfois hautes en couleurs, font partie du
savoir-vivre local. Un service demandé ne reste jamais sans réponse,
quand bien même déboucherait-il sur un Bokra in châ Allâh! («Demain, si
Dieu le veut!»), voire sur un Bokra fî l-mechmech! ( «Demain dans
l'abricotier», autrement dit: «Quand les poules auront des dents!»).
Cette Égypte au quotidien ne se réduit pas, elle non plus, à des
formules toutes faites, ni aux «conseils pratiques» des guides
touristiques qui répondent par anticipation à toutes les questions...
sauf peut-être à celles que vous vous posez effectivement. Et c'est
bien ainsi.
Pour qui aborde l'Égypte pour la première fois, la surprise peut être
immédiate. Il se rend compte d'emblée qu'il vient de pénétrer dans un
autre univers, une autre sphère culturelle où les repères habituels
n'ont plus aucune consistance. Langue, rythme de vie, climat, tout
concourt à vous rappeler que vous n'êtes plus en Occident, mais que
déjà vous avez franchi le seuil du Machreq, de cette contrée du monde
où le soleil se lève.
Les embarras du Caire
Tout
circuit touristique de découverte de l'Égypte s'attarde évidemment sur
la plupart des sites archéologiques majeurs, sans oublier au passage
quelques jours de béatitude complète à bord de l'un de ces luxueux
bateaux qui descendent ou remontent le Nil. Un détour du côté du
barrage d'Assouan permet, en complément, une courte incursion dans
l'Égypte contemporaine, les commentaires des guides locaux portant
inévitablement sur la situation économique du pays (besoins en énergie,
irrigation des terres, effets secondaires de la régulation des eaux du
Nil, etc.).
L'itinéraire touristique au coeur de l'Égypte inclut également et fort
heureusement un séjour plus ou moins prolongé dans la capitale du pays.
Au programme: non seulement la visite du célèbre musée des Antiquités
égyptiennes
et de quelques mosquées (Ibn Touloun, Méhémet-Ali...), mais aussi et
surtout une première plongée dans les rues et ruelles du Caire. Une
telle expédition, aussi chaotique soit-elle, n'a rien d'un exploit à la
portée des seuls initiés. Bien entendu, il faut respecter la règle du
jeu, surtout dans les quartiers particulièrement touristiques comme
Khan Khalîlî (souks). Toute personne ressemblant de près ou de loin à
un touriste de passage est en effet un acheteur potentiel. D'où les
sollicitations multiples et les incessants «Welcome!» auxquels il
serait malséant de ne pas répondre. Au bout du compte, on se retrouve
délesté de quelques livres égyptiennes et le bagage rempli d'objets et
babioles en tous genres que l'on sera, malgré tout, heureux de déballer
de retour au pays.
Que
ce soit par ces voies obligées ou d'autres ruelles moins connues des
touristes, il est bon de se laisser imprégner, autant que faire se
peut, par la vie qui s'y exprime de mille et une manières auxquelles
nous sommes vraisemblablement peu accoutumés.
Immédiatement, dès que l'on sort des zones résidentielles plus huppées,
on se rend compte que la circulation au Caire tient plus du slalom
permanent que de la paisible flânerie. Les rues y sont le reflet même
de la vie à l'égyptienne: on y déambule, on y mange, on y marchande, on
y joue, on y prie... on essaie aussi d'y frayer son chemin. Mais quel
fatras inextricable de piétons, de véhicules de tous gabarits, de
vélos, de taxis, de charrettes tirées par des ânes poussifs mais
toujours aussi généreux , de gamins courant après leur ballon, d'autobus aux portes desquels sont souvent accrochés des grappes humaines!
Le nouveau métro a certes amélioré la situation. Mais la mégapole
cairote souffre réellement d'asphyxie, ses infrastructures ayant été
prévues pour... disons trois fois moins de population.
Grâce aux progrès de la scolarisation et de la course aux diplômes, la quasi-totalité des jeunes ne veulent pas retourner au balad (campagne).
Ils préfèrent s'incruster dans la ville, augmentant considérablement
les effectifs (et l'immobilisme!) de la bureaucratie, pour eux la seule
issue possible, à moins qu'ils n'émigrent pour de bon vers l'Europe ou
les pays du Golfe.
De très nombreux "cerveaux" ont ainsi quitté la mère patrie,
temporairement ou de manière définitive. Mais comment en serait-il
autrement dans un pays où le décollage économique apparaît encore
actuellement comme une chimère, compromis qu'il est par une
surpopulation qu'aucune mesure ne semble pourvoir endiguer, ainsi que
par des troubles politiques récurrents, malheureusement dissuasifs pour
les touristes de tous pays?
Dignité et humour
Que l'on ne s'y méprenne pas toutefois! Si les embarras du Caire
engendrent fréquemment des situations inconfortables, voire des scènes
à la limite du supportable (que seuls les malades du déclic
photographique ont l'impudence de filmer), ils ne sont en rien
synonymes d'une impitoyable lutte pour la vie. Dans la pauvreté,
l'Égyptien reste digne, non défaitiste, solidaire. Il garde de
surcroît, au tréfonds de lui-même, ce légendaire sens de l'humour qui
récupère tous les événements personnels, familiaux, nationaux. La nokta (bonne histoire) fait intimement partie de l'âme égyptienne, comme un pied de nez aux aléas et ingratitudes de l'existence.
Oui, décidément, l'Égypte n'a pas fini de nous surprendre. Cette
philosophie naturelle et spontanée, qui remet les vraies valeurs à leur
juste place, est ingénieuse au point de trouver aux antagonismes les
plus divers un terrain de conciliation. Nous ne battons pas seulement
ici le rappel de toutes les civilisations qui, au fil des siècles, ont
façonné l'Égypte: ère pharaonique, époque perse, influence romaine,
judaïsme, christianisme, retour des Perses, arrivée de l'Islam,
Mamelouks, Turcs, etc., pour aboutir à l'époque contemporaine. L'Égypte
a l'extraordinaire faculté de tout assimiler, en restant elle-même, à
l'image du Caire où se juxtaposent tradition et modernisme, luxe et
extrême pauvreté, passé et présent, vie et mort.
En réalité, c'est surtout l'aptitude qu'a l'Égypte de rassembler les extrêmes qui peut confondre l'observateur étranger.
Dans sa géographie même – résultat de quel hasard? -, le pays est un
étrange amalgame de désert et de verdure, de sécheresse et de
végétation luxuriante. Creusant sa voie dans un sol désertique qui ne
peut engendrer que la mort et la désolation, le Nil crée la vie jusque
dans le moindre de ses méandres. Au terme de son périple, avant de
rejoindre, comme à regret, les eaux méditerranéennes, il prend le temps
de ralentir son cours pour s'agripper à cette terre qu'il a fécondée,
formant le Delta de la Basse-Égypte.
Un peuple, plusieurs cultures
Sur
le plan de la pensée, le paradoxe n'est bien entendu pas assimilable à
cette symbolique de la vie et de la mort. Il n'empêche que les opinions
les plus contrastées trouvent en Égypte, notamment au Caire, un terrain
favorable à leur expression. Al-Azhar, par exemple, la plus célèbre
université islamique , est un creuset des sciences de l'Islam. Elle
accueille des cheikhs enturbannés provenant de toutes les contrées du
monde. Dans le même temps, de nombreux intellectuels se forment à
l'occidentale et s'éloignent du fondamentalisme islamique tout en se
réclamant de la même religion musulmane.
Traversons la rue... et nous y trouvons un exemple encore plus éloquent
sans doute: les Chrétiens, en tout premier orthodoxes, sont en Égypte
très minoritaires, mais ils existent. Ils existent d'autant plus qu'une
filiation directe relie leur nom à celui de leur pays: «Copte» (en
arabe: qibtî) vient du grec Aiguptos, c'est-à-dire «Égyptien».
Les statistiques, leur interprétation surtout, varient très
sensiblement que l'on se situe du point de vue officiel (l'Égypte est,
selon les termes de sa Constitution, un État musulman) ou de celui des
intéressés eux-mêmes. Mais quel que soit le chiffre retenu, les Coptes
ont, en Égypte, pignon sur rue.
Passons sur les divergences doctrinales ou éthiques, tant musulmanes
que chrétiennes, qui n'ont pas manqué de voir le jour. L'Égypte
n'échappe pas à la logique orientale qui, sous bien des rapports, est
un terrain propice aux querelles plus ou moins byzantines, à
l'émergence des sectes ou même des schismes, à la confrontation en
somme de toutes sortes d'hégémonies autochtones ou importées de
l'extérieur.
Qu'il nous suffise ici de constater que les différentes cultures qui
composent l'Égypte contemporaine se rassemblent dans un seul peuple. Le
moment venu, ce peuple sait taire ses antagonismes pour se regrouper
sous une même identité et une unique bannière. Il sait vibrer aux mêmes
émotions, dans la joie comme dans la douleur, dans le rêve comme dans
la vie, dans la routine comme dans l'événement national.
L'éternité traduite au présent
La Cité des Morts, au Caire, n'a pas droit aux circuits touristiques
officiels. Heureusement, puisqu'il y aurait pour le moins quelque
indécence à visiter un lieu faisant l'objet de tant de vénération,
notamment le vendredi, jour saint de l'Islam.
Cette véritable ville dans la ville, dominée par la colline du Muqattam
et la Citadelle, n'en est pas moins très révélatrice de l'Égypte
profonde. Ce qui, ailleurs, ne serait qu'un simple cimetière devient
ici un point de convergence (et même d'habitation), un lieu où se
nouent et se dénouent certains événements importants de la vie
quotidienne. Le célèbre romancier Naguib Mahfouz, Prix Nobel de
littérature, s'en est admirablement fait l'écho.
L'Égyptien
associe les morts à sa vie. Il vit avec la mort. Il la dramatise au
besoin, la célèbre parfois. Mais toujours, cette rupture apparente
ouvre sur le sanctuaire de l'au-delà.
Les Pharaons de jadis faisaient coïncider leur mort avec leur triomphe
ultime, en édifiant des tombeaux destinés à défier les limites du
temps. Sans faire appel à des raccourcis faciles, il nous semble que
les fils du Nil vivent encore aujourd'hui, parfois de manière très
explicite, de la même inspiration.
L'Égypte a traversé les siècles. Celle qui fut la «Mère du Monde» a dû
affronter tant et tant de bouleversements au rythme des soubresauts de
l'histoire. Toujours, elle a su rester elle-même. Al-sabr gamîl, al-sabr mouftah al-farag disent
les proverbes égyptiens: «la patience est belle», «la patience est la
clé du succès». Le temps qui passe, ce minuscule instant que l'on
supporte ou que l'on sait attendre, a toujours pour l'Égyptien une
saveur d'éternité. En définitive, rien n'a changé. Ou si peu...
Quoi de plus simple en vérité que les pyramides du plateau de Guizeh ?
Mais quoi aussi de plus imposant que cette perfection géométrique sur
fond de désert ?
Il se passe immanquablement "quelque chose" sur ce site unique au
monde, un je ne sais quoi qui vous prend aux tripes et vous inonde du
bonheur d’être là. Tout simplement là. Cette sensation connaîtra
d’autres modulations au cours d’un périple le long du Nil, notamment à
Karnak, Louxor et Abou Simbel. Mais au pied des majestueuses pyramides
qui se moquent superbement des mercantiles à-côtés du tourisme, tout
est différent.
L’Égypte, cette patrie du grandiose et de la démesure qui a conclu un
pacte avec l’éternité, vivrait-elle non seulement dans les replis de
notre grande histoire, mais aussi et d’abord en chacun de nous, au cœur
de notre patrimoine intérieur ? Lors d’un voyage de découverte menant
du Caire aux frontières de la Nubie, nul ne peut échapper à cet
inventaire intime.
Contemplant
l’énigmatique face du Sphinx qui, tourné vers le soleil levant, préside
inlassablement aux destinées des fils du Nil, nous nous surprenons à
redonner vie à des souvenirs ancrés dans un passé plus ou moins
lointain. Puis, consciemment ou non, notre découverte de l’Égypte prend
des airs de retrouvailles avec une civilisation connue et familière.
Mystère et simplicité, tels sont sans doute les deux mots-clés de ce
pays qui nous accueille, amical et généreux, mais sans se livrer
totalement lui-même.
Touristes d'une semaine ou plus, nous restons toujours les invités de
l'Égypte. Elle ne se laisse réellement approcher qu'avec le coeur.
Qu'elle s'offre à nous dans le faste de ses décors pharaoniques, dans
l'atmosphère apaisante, presque irréelle, d'une croisière sur le Nil ou
au travers de tant et tant de regards croisés dans les rues animées du
Caire, elle ne peut laisser indifférent. On l'aborde en curieux
peut-être, on ne la quitte pas indemne.
Au terme du voyage, il reste sans doute quelques souvenirs gravés dans
la mémoire ou une belle collection de photos. Mais l'essentiel est
ailleurs, dans cette part de nous-mêmes à laquelle nous donnons
maintenant un nom, un visage peut-être...
Qalbî alâ Misr: nous partons de l'Égypte en l'emportant dans notre coeur. Nous y reviendrons, car elle nous manque déjà...
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